Souâd Belhaddad,comédienne,libère la parole des collégiens.Isabelle Wekstein,avocate,rappelle la loi contre la discrimination.

Trois heures dans un collège de Gonesse, à porter la bonne parole, à dénoncer les préjugés, à tenter de faire reculer le racisme ordinaire et le communautarisme, c’est plus qu’une mission, c’est un exploit.
Accompli par Isabelle Wekstein, avocate de choc, et Souâd Belhaddad, journaliste, comédienne. Un arrière plan professionnel qui s’évanouit quand elles pénètrent dans la classe de 3e du collège. Depuis que, en 2003, elles ont fondé avec quelques autres un groupe informel pour lutter, juifs et arabes ensemble, contre la recrudescence des actes antisémites et la poussée d’un sentiment islamophobe, elles répondent aux demandes de plus en plus nombreuses des professeurs.

Beaucoup sont avides de trouver en elles l’appui nécessaire à la diffusion d’un message de tolérance, d’ouverture, de citoyenneté.
Les invitations affluent ; mieux, on les presse de revenir.
Alors, les voila.
« Bonjour, vous savez pourquoi nous sommes là ? » « Oui M’dame ! Y’en a une qui est journaliste et l’autre avocate. »
« Et encore ? »…Silence. « Eh bien, l’une d’entre nous est juive et l’autre arabe. Et, d’après vous, qui est quoi ? »
Et c’est parti .Le grand déversoir des préjugés est ouvert. « Vous, c’est la musulmane, dit l’une, parce que…vous avez une chemise de maghrébine ! » »Non, la juive c’est vous, avance un autre, parce que…le nez peut être…Ah oui le nez carrément…et puis vous avez les cheveux noirs et bouclés. »
Alors Souâd se lève, s’approche d’une jeune fille aux cheveux noirs comme les siens et s’écrie : « Oh, une juive ! »
Tout le monde se marre, et pour cause, l’adolescente est noire. « Vous savez ce que c’est que l’antisémitisme ? »… « Je crois en avoir entendu parler, l’année dernière en éducation physique », dit quelqu’un.
De fil en aiguille, le message se précise. Les élèves réalisent que ça n’est pas facile de découvrir les origines de l’un ou de l’autre et qu’on dit vite n’importe quoi. Pour avancer un peu, Souâd écrit en gros au tableau « 62 millions de français »et se tourne vers la classe : « D’après vous, combien y’a-t-il de gens d’origine maghrébine, d’arabes quoi en France ? ».
Les réponses sont surréalistes : « 35 millions. » « 50 millions. » « Et de juifs ? » : « 30 millions. » « 55 millions. » On sent que ça dérape. « Non, il y’a 600.000 juifs et de 4 à 6 millions d’arabes », précise Souâd.
« Quoi !dit un collégien en jogging, seulement 600.000 ? Mais faudrait une loi pour qu’il y en ait plus, pour qu’en soit à égalité. » « Ecoutez, dit Isabelle, il y a eu des lois contre les juifs pendant la guerre, ce n’est peut-être pas la peine qu’il y ait, maintenant, des lois pour les juifs ! »
Alors le duo passe à la phrase suivante : la chasse au racisme ordinaire, celui que musclent les attitudes les plus ancrées.
« Si je vous demande deux adjectifs pour caractériser vos copains, vous dites quoi ? Noir, par exemple ? »
Et toute la classe, comme un seul homme : « Dealer ! Sportif ! » « Et arabe ? » : « Voleur ! Terroriste ! » « Juif ? » : « Radin, Riche ! » « Asiatique ? » : « Nem ! Hypocrite informaticien ! »
Toujours les mêmes mots, avec quelques variantes. « Moi, dit une jeune fille juste débarquée d’Iran, j’en ai marre, c’est sans arrêt « Ben Laden, Saddam Hussein ».
« Et si je dis « jeune du 9’3 ? »demande Souâd, « Racaille ! » crient les 24 élèves.
Trois fois de suite, dans trois classes successives, une 4e et deux 3e, les mêmes qualificatifs, hurlés à pleine poitrine sans la moindre hésitation. Dealers pour les noirs, voleurs pour les arabes, radins pour les juifs, voila la série d’insultes « sympas »qu’on se balance entre potes. « Et, disent Souâd et Isabelle, c’est commun à toutes les classes, tous les collèges, du 93 comme de Bretagne. » « Bon, dit Souâd, Arabe=voleur…Vraiment ? Moi, j’ai trois cousins en prison, mais ça ne me plaît pas tellement d’entendre que tous les Arabes sont des voleurs. » Les élèves se tortillent un peu, nul ne sait si Souâd dit vrai ou vanne son public. Et c’est là toute sa force, elle fonce dans le lard du réel. « C’est vrai, dit l’un, on voit jamais de juifs mendier… » « Parce que vous croyez que tous les juifs sont repérables à leur petit chapeau ? Mais ils ne sont pas tous religieux…Eh oui, dit Souâd, ça n’est pas facile de savoir qui est juif. Peut être que, parmi les pauvres, il y en a .Evidemment, quand on est noir, ça se voit plus, on est d’accord là-dessus ? »Impossible de nier.
« Vous vous traitez (insultez) entre vous ? »demande innocemment Isabelle. « Bah oui, tout le temps. Tiens s’il m’injure, je l’injure ! » « Et vous trouvez ca marrant ? »Poursuit-elle. « Bah ouai c’est pour rire. »Par exemple ? « Quand y en a qui partage pas, on lui dit : « fais pas ton juif. »Ah oui ? Alors Souâd fait monter la pression. Elle avise un élève, un black, comme il se définit lui-même, avec une superbe coiffure rasta. Elle s’assoie à côté de lui, sur sa table. « Oh, j’aime bien ta coiffure, c’est super. »L’élève est un peu gêné mais fier. Et elle enchaine : « Non, c’est vrai, vous les negres, vous vous coiffez vachement bien, j’adore ! »
Malaise…Souâd attend un peu, laisse l’ambiance se durcir et puis soudain : « ça ne te plaît pas, hein, que je dise negre ? », « Euh…non, pas vraiment », marmonne l’élève rasta. « Eh bien, tu vois, c’était pourtant gentil…Comme quoi, quand vous dites : « Fais pas ton juif », même gentiment, c’est un truc raciste, et ça fait jamais plaisir… »
« C’est vrai, dit un noir. Moi, ils me traitent tout le temps de « cacahuète ». »
« Et toi, dit un asiatique, tu me traites toujours de chinois »
« Comment tu voudrais qu’on t’appelle ? »lui demande Souâd. « J’aimerais bien « jeune homme. »
Petit à petit, Souâd et Isabelle font éclore ce qu’il y’a de profondément raciste dans les attitudes des uns envers les autres. Ce qui est vendu comme une bonne blague par les uns se révèle un harcèlement pénible pour les autres. Et il n’y a pas que les asiatiques, les africains, les noirs, les basanés à s’en plaindre : les blancs aussi. « A la cantine, dit Cinthia, une adolescente, elles nous bousculent et elles nous crient : « ta gueule, sale blanche !t’es qu’une sale française ; t’es toute pâle, dégage sale babtou. »
Elles pourraient s’en tenir là, dénoncer les agresseurs, mais Souâd et Isabelle veulent démontrer autre chose, qu’on peut être victime du racisme et raciste du même coup, bref qu’on peut être victime et acteur.
Souâd passe alors aux jeux de rôle. Elle demande aux élèves de s’asseoir face à face comme dans un autobus. Trois ados à la peau blanche et un quatrième plus foncé, Mohammed, l’idole, le mariole de la classe. « On est dans le bus, dit Souâd, on va chercher une copine au RER. »
Visiblement, ça parle à tout le monde. « C’est le 23 !» « Bon, dit t’elle à l’un des trois, Pierre, tu vas chercher des noises à Mohammed, tu vas lui faire comprendre que tu ne veux pas qu’il s’assoie avec vous, que même tu vois…sa couleur de peau…ça ne te plaît pas. »
La petite troupe hésite un peu, bafouille, et puis le jeune investi du rôle principal se lance : « Va t’en », dit Pierre à Mohammed, l’idole. « Non, dit Souâd, très prof de théâtre, réfléchis un peu, c’est jamais comme cela que ça se passe. Tu lui dirais plutôt un truc dans le genre « Vous ne pourriez pas pousser une jambe ?, Vous me gênez —tu vois ? »
Alors, Pierre reprend et, soudain, il fait court : « Dégage, sale arabe ! »Toute la classe éclate de rire. « Ça vous fait rire ?ça vous met pas la rage ? » « Bah non, on est habitués, on fait plus attention. »
« Ah bon ! Et vous, là, dans la classe, qui êtes censés être les passagers du bus…personne n’intervient ? » « Ca sert à rien M’dame, le raciste y va pas changer », « Et toi Mohammed, tu te laisses faire ? » « Non, non… »Mohammed réfléchit et réplique, très sec : « Sale français ! » « Quoi, dit Souâd, parce que, toi, Mohammed, tu n’es pas français ? » « Euh…si »
« Attends, tu te sens moins français que Pierre ? », « Euh bah, euh… »A l’évidence, oui.
D’ailleurs un professeur le confirmera. Beaucoup d’enfants d’immigrés, même français, voyant leurs cousins arriver de leur pays d’origine, vivent par procuration les angoisses de ces nouveaux venus, toujours en attente de papiers. Souâd, elle, ne lâche pas le morceau. « Vous voyez dit-elle, même quand on se défend contre un raciste, on peut devenir raciste aussi. Dire du mal de tous les français, c’est comme dire du mal de tous les noirs, le racisme, c’est traiter les groupes…C’est dire « les » arabes plutôt que « des »arabes. Et vous, là, même si ça ne change pas le raciste d’intervenir pour défendre sa victime, peut être que ça lui aurait fait du bien à Mohammed d’être soutenu, et surtout soutenu non pas par des arabes comme lui mais par des blancs, des noirs, des jaunes…soyez solidaires, ça fait toujours du bien à quelqu’un. »
Les jeux de rôles comme celui là, Souâd les enchaine. Comme celui de la grande surface ou de la boite de nuit. « Tiens, dit-elle en appelant Selim, un jeune d’origine africaine, tu vas être le videur de ma boîte de nuit et vous, toi, toi, toi et toi, vous voulez vachement entrer dans la boîte. C’est samedi soir, vous avez super envie de faire la teuf.
Bon, moi je suis le patron, alors je te donne mes instructions. » Et à l’oreille de Selim, Souâd laisse entendre qu’elle ne veut pas de basanés dans sa boîte.
Début de la scène. Un duo de garçon se présente, le blanc passe, l’arabe est bloqué. « Tu ne rentres pas. » « Pourquoi ça ? »
« Parce que ce soir, ça va pas être possible », dit Selim en employant la formule qu’il doit entendre trop souvent.
« Pourquoi » persévère l’éconduit qui veut forcer le passage.
« Jean-Claude ! »crie le faux videur en regardant derrière lui comme s’il appelait du renfort et il ajoute : « Si tu ne rentres pas, c’est à cause de tes chaussures. »Du coup maître Isabelle Wekstein entre en scène.
L’avocate brandit son gros livre rouge. « Connaissez-vous le code pénal ? »
« Aïe », lâche un adolescent qui semble avoir déjà frôlé les tribunaux. Isabelle Wekstein explique ce que la loi dit des discriminations, et comment elle les punit. « Interdire l’entrée d’un établissement, même en invoquant des critères vestimentaires, est illégal. »
Tous les professeurs viendront ensuite dire combien ce moment où tous les élèves comprennent qu’en France une loi sanctionne les actes dont ils sont parfois victimes est important.
Un jeune a l’air préoccupé ; il extrapole. « Bon, dit-il, si on tue un arabe parce qu’il est arabe c’est horrible, c’est un crime. Mais si, en plus, il l’est pas, arabe…c’est pire, non ? » « Non, dit maitre Wekstein, c’est un crime, un point c’est tout, et c’est puni par la loi. L’intention est la même. »
« C’est quand même pire », marmonne le gars. Après la scène de la boite de nuit, Souâd « débriefe »avec la classe. « L’employeur, vous trouvez qu’il agit comme il faut ? » « Non, non, il est raciste », crient les élèves. « Ok, et le videur ? »interroge Souâd. « Bah, lui, oui, parce qu’il faut bien qu’il paie son loyer… » « …et mon forfait SFR », ajoute le faux videur.
Des que la cloche retentit, signifiant la fin du cours, une fille s’approche des deux intervenantes pour leur dire qu’elle est secouée de voir une juive et une arabe travailler ensemble.
« Dans certaines classes, précise Isabelle Wekstein, on ne comprend même pas qu’on puisse être amies. On nous ressort tout le temps le conflit israélo-palestinien, alors on leur rappelle qu’on est en France. »Parfois, ce sont les élèves qui viennent à leur secours. « Moi, dit une adolescente d’origine arabe en sortant de la salle, j’ai une copine juive qui a une amie marocaine et ça la dérange pas. » « Bah reprend une autre, Gad Elmaleh, il est juif et marocain, et ça le dérange pas non plus. »
C’est fini. Elles repartent. Les profs les remercient. On sent qu’ils reviendront sur le sujet avec leurs élèves, et même entre eux. C’est que rien n’est gagné. Il suffit d’observer les classes, elles sont à l’image du pays, une communauté ethnique où les camps, les blancs aussi et même les filles entre elles et les garçons entre eux. Souâd et Isabelle ne sont pas sorties d’affaire, elles savent que les préjugés ont la vie dure. « Nous travaillons sur un trio, conclut Souâd Belhaddad : l’auteur, la victime, le témoin. Et nous sommes deux pour faire comprendre à tous que nous pouvons être l’un ou l’autre et quelquefois les trois. »

Source: Le magazine « Elle» .